Séminaire du Parc Bleu 2024
Notre objectif pour cette rencontre : croiser différents regards académiques avec l'Eurométropole. Au programme, des interventions des chercheurs impliqués afin de présenter leur travail et partager leurs idées pour un débat ultérieur.
Séminaire du Parc Bleu 2024 - 13 novembre 2024 CAUE du Nord.
Notre objectif pour cette rencontre : croiser différents regards académiques avec l'Eurométropole. Au programme, des interventions des chercheurs impliqués afin de présenter leur travail et partager leurs idées pour un débat ultérieur.
Depuis maintenant plusieurs années, l'Eurométropole Lille – Kortrijk – Tournai accorde à l'eau une place centrale dans le développement de la région transfrontalière.
L'eau sous toutes ses formes, rivières, ruisseaux et aquifères souterrains, relie et rassemble littéralement les citoyens au-delà des frontières. L'eau est la structure de base de l'Eurométropole, elle traverse les frontières et participe à créer une identité commune à notre territoire.
Pour donner forme à cette ambition, l'Eurométropole a créé le Parc Bleu comme un projet commun. Via ses 5440 km de cours d'eau de la région, le Parc Bleu touche chaque m² de l'Eurométropole. Il construit un espace ininterrompu entre les habitants, l'eau et la nature au-delà des frontières.
Dès le départ, cette ambition a été soutenue par des travaux académiques sous forme de doctorats, d'ateliers de conception, de mémoires de maîtrise et d'universités d'été. L'interaction entre d’une part les différentes institutions et centres de connaissance et de l’autre l'Eurométropole constitue toujours l'épine dorsale du travail du Parc Bleu.
Métropole-frontières. Lille-Kortrijk-Tournai : Faire projet en interterritorialité
Bénédicte Grosjean, ir. architecte urbaniste, professeure Ville et Territoire, ENSAP de Lille
Le travail qui sera présenté est la publication du petit ouvrage "Métropole-frontières. Lille-Kortrijk-Tournai. Faire projet en interterritorialité" (éditions Autrement, novembre 2023). Il a été réalité dans le cadre d'une recherche pour la 3e vague du programme national POPSU-Métropoles (Plateforme d'Observation des Projets et Stratégies Urbaines), qui portait sur le thème "La métropole et les autres". A côté de 15 autres grandes villes françaises, la métropole européenne de Lille avait répondu à cet appel à contribution, en proposant 3 axes problématiques, dont notamment "comment faire projet en situation transfrontalière". Le transfrontalier en effet pousse à l'extrême la situation d'inter-territorialité, où il "faut faire avec les autres", à la fois en coopération et en concurrence.
Co-écrit avec Simon Jodogne (Directeur adjoint Gouvernance et dialogues territoriaux, Pôle Développement territorial et social, Métropole Européenne de Lille), l'ouvrage a un double objectif. D'une part, il interroge les modalités possibles d'une "maîtrise d'ouvrage transfrontalière", pour agir et décider ensemble. Comment faire projet en transfrontalier ? Quels sont les moteurs et les freins ? Cela, en s'appuyant sur les démarches engagées sur le terrain de l’Eurométropole Lille-Kortrijk-Tournai. D'autre part, le but était de produire une synthèse rétrospective (sous forme d'un objet manipulable) sur les 30 ans de construction transfrontalière franco-belge, des cadres qui ont été produits, des démarches qui ont été testées, et de leurs résultats.
Il s'agit de capitaliser sur cette expérience en diffusant ces pratiques, mais aussi d'amorcer un recul critique et de consolider un socle de connaissances partagées, pour continuer à avancer dans les réflexions, sur la construction et l'habitabilité du territoire transfrontalier. Ces enjeux avaient été formulés dans différents contextes : les rencontres locales maires/bourgmestres, à l'échelle nationale des autres métropoles frontalières françaises, et qui dans le cadre de recherches plus théoriques sur les modalités d'interterritorialité.
L'ouvrage met l'accent sur la dynamique de projet et est structuré autour de trois différents sens du mot (en français) : le projet comme visée, objectifs et enjeux ; le projet comme un résultat, les réalisations spatiales ; et le projet comme un processus.
- Ainsi, la première partie porte sur les projets-visés, les visions du territoire. Elle met en évidence toutes les échelles concernées par le transfrontalier, et passent en revue les acteurs institutionnels impliqués. Elle donne une image du territoire dans ses continuités, son histoire et sa géo-morphologie ; puis elle met l’accent sur les questions qui se posent à chaque échelle, et qui sont pour chacun, les raisons de faire projet.
- La deuxième partie porte les projets réalisés, à travers plusieurs approches. Elle s'appuie d'abord sur un recensement assez panoramique, un état des lieux (en 2019) de tout ce qui était en cours, réalisé dans le cadre d’un Schéma de Coopération Transfrontalière. A travers la production d'une frise chronologique croisant les trois régions, Elle fait ensuite un focus sur le thème de l'eau et sur un projet long, le "parc bleu", mettant en évidence l'évolution dans le temps de ses thématiques, de la gestion technique à une intégration territoriale plus politique.
- La troisième partie, centrée sur les processus de projet, est un regard transversal sur les différents dispositifs qui ont existé depuis 1990 (l'ouverture des frontières) qui ont caractérisé la gouvernance et l’action transfrontalière. Elle propose une analyse critique des conditions d'action, puis des pistes pour renforcer le cadre transfrontalier d’expertise, de dialogue et de décision.
Elle se conclut par quelques constats, dont la nécessité de co-construire une vision commune, des objectifs partagés et, sans doute, un nouveau récit transfrontalier, moins centré sur la métropolisation et plus tourné vers de la résilience climatique.
Qualité de l’eau et quantité d’eau dans la région du Parc Bleu (Lys, Haut-Escaut, Yser)
Pénurie d’eau
La Flandre est très dépendante de la manière dont la gestion de l’eau est assurée en France, tant en ce qui concerne la qualité de l’eau que sa quantité. Environ 80 % du débit de la Lys qui arrive dans le bief (« pand ») autour de Gent provient de France. Les affluents sur le territoire belge représentent ensemble les 20 % restants.
En période de sécheresse, le débit de la Lys est limité : de l’ordre de 3-8 m³/s. Pour l’Escaut, qui alimente aussi le bief autour de Gent, les valeurs sont similaires. Lors des étés secs, à peine 10 m³/s arrivent à Gent. La Flandre a un traité avec les Pays-Bas stipulant qu’au moins 13 m³/s doivent s’écouler vers le Canal Gent-Terneuzen pour lutter contre la salinisation à cet endroit. Ce débit demandé est donc supérieur à celui qui arrive via la Lys et l’Escaut durant les étés secs, ce qui empêche la Flandre de respecter systématiquement le traité. Ailleurs dans l’ouest de la Flandre, la demande en eau est également énorme. L’eau restante du bief autour de Gent est répartie sur la Flandre en fonction des besoins. Une partie s’en va via le Canal Gent-Brugge vers le Canal Plassendale-Nieuwpoort et en direction de l’Yser, afin d’alimenter en eau la zone des polders. Cette eau sert à lutter contre la salinisation de l’Yser dans la zone des polders, à assurer le captage pour l’agriculture, à maintenir le niveau des cours d’eau, à garantir les débits minimums pour l’écologie…
Inondations
La situation extrême opposée est celle des pics de débit s’écoulant vers la Flandre en provenance de la France. Le débit de la Lys à la frontière peut atteindre des pics de 150 m³/s, voire plus. Étant donné ces pics, l’étude sur la « bombe d’eau » en Flandre considère Gent comme un point critique, avec des dégâts potentiels s’élevant à 3 milliards d’euros.
Qualité de l’eau
Sur le plan de la qualité de l’eau, la situation de la Lys en Flandre est stable d’un point de vue spatial. L’époque où l’état de la Lys se dégradait en Flandre est révolue, grâce à l’amélioration de la qualité de l’eau du Heulebeek, de la Mandel, du Gaverbeek, etc. La qualité de la Lys à la frontière à Menen et celle qui arrive à Gent sont à peu près identiques. C’est ce que montrent notamment des mesures continues de la teneur en oxygène et de la conductivité, entre autres, réalisées à l’aide de sondes placées tant au niveau de la frontière à Menen qu’au niveau de Machelen (Deinze). De là, l’eau s’écoule en partie en direction de la Lys touristique vers Gent et en partie vers le canal de dérivation. Si nous souhaitons améliorer encore la qualité de l’eau, nous devenons là aussi plus dépendants de ce qui se passe en France, étant donné que c’est de là que provient 80 % du débit.
Une différence entre la France et la Flandre réside dans le cadre normatif. Le phosphore est un paramètre critique presque partout en Flandre, avec des valeurs trop élevées. La norme pour un bon état des eaux est stricte (0,14 mgP/l). La France autorise des concentrations de phosphore atteignant près d’une fois et demie celles de la Flandre (0,20 mgP/l). Étant donné que la Flandre, située en aval, a des ambitions plus élevées, il n’est pas évident pour elle de respecter la norme pour un bon état des eaux.
Un autre point d’attention concerne les déversements dans la Lys, tant illicites (incendie, incident…) que licites (industrie…). Ceux-ci peuvent avoir un impact considérable sur la qualité de l’eau et sur la vie biologique dans les cours d’eau. Une communication rapide par-delà les frontières est indispensable en cas d’incident, afin de pouvoir le limiter et prendre des mesures à temps.
Gestion des cours d’eau
La VMM gère les cours d’eau de 1e catégorie. Dans le Carré Bleu, ces cours d’eau sont le Heulebeek, le Gaverbeek, la Mandel et le Spierebeek. La VMM suit également la qualité de l’eau des cours d’eau et des eaux souterraines.
Lien avec le Parc Bleu
Jusqu’ici, la VMM a été peu impliquée dans le Parc Bleu. Il règne une certaine confusion concernant les différentes structures de concertation et la représentation lors de ces temps de concertation. Bien souvent, la présence de la VMM n’est que marginalement pertinente, et l’ordre du jour n’est pas consacré à l’eau, comme lors du GECT Eurométropole et du projet Interreg Observatoire transfrontalier.
Il n’est pas évident de coopérer en matière d’eau par-delà les frontières. Cela est dû entre autres à la complexité des acteurs en France, et il est d’ailleurs probable que la situation belge soit tout aussi complexe pour la France.
Une proposition pour démarrer la Concertation transfrontalière Lys sera mise à l’ordre du jour de la prochaine assemblée générale du GECT.
Conclusion
Un échange de données par-delà les frontières est nécessaire. Les données doivent être accessibles, tant en ce qui concerne la quantité (débits, niveaux d’eau…) que la qualité. L’observatoire transfrontalier est un bon point de départ à cet égard.
Les fiches “Coopérations transfrontalières” - ADULM
Les fiches “Coopérations transfrontalières” portées conjointement par l’ADULM et l’Eurométropole ambitionnent de présenter de façon pédagogique différents sujets régulièrement discutés lors des rencontres de proximité (entre les communes belges et les communes transfrontalières de la Métropole Européenne de Lille). Elles visent à renseigner, voire de former, les maires et les bourgmestres sur des modes de fonctionnement de part et d’autre de la frontière, donnent le cadre européen en matière de réglementations et de coopérations entre les deux pays, sans oublier d’indiquer les personnes à contacter en fonction des sujets abordés. Elles sont rédigées en français et en néerlandais, avec le concours de l’Eurométropole, puis partagées à l’ensemble des communes de son périmètre d’intervention.
Le sujet « eau » comme ressource mais aussi comme mode de transport (de personnes et de marchandises) constitue une thématique complexe et à appréhender de part et d’autres de la frontière, tant les enjeux sont considérables. Le format de « fiches », proposé par l’ADULM, se veut particulièrement synthétique pour décliner le sujet « eau » selon ses deux principales approches :
- l’eau en tant que ressource afin de mieux comprendre les enjeux de captage, d’alimentation et de traitement au sein de l’espace transfrontalier. La fiche met ainsi l’accent sur la gestion de crise en listant les acteurs et organismes ressources, que ce soit en cas de pollution ou encore de sécheresse, à titre d’exemples.
- l’eau en tant que « mode de transport » par la gestion des voies navigables afin de mieux identifier les différents types de cours d’eau ans nos deux pays et les entités qui en sont responsables, en fonction des usages.
Etendre le Parc Bleu par la trame verte spontanée de Likoto
La communication portera sur l’action menée sur le territoire de l’Eurométropole Lille-Kortrijk-Tournai depuis 2011 par le collectif scientifique Likoto, et sur la manière dont elle peut contribuer à enrichir le projet de parc bleu.
Le collectif Likoto est une équipe constituée progressivement depuis 2011, et regroupant des chercheurs issus de disciplines variées (écologie, paysage, botanique, anthropologie, pédologie, sylviculture, géographie, architecture, photographie, gestion d’espaces naturels…). Le collectif s’intéresse à la « trame verte spontanée » (ou « forêt linéaire ») qui se forme depuis un demi-siècle le long des grandes infrastructures de transport de l’eurométropole, sur les talus et les accotements. L’eurométropole est en effet un territoire qui est particulièrement riche en infrastructures et où la ville diffuse entre perpétuellement en contact avec les talus boisés, les délaissés enfrichés et les marges urbaines générés par la fragmentation territoriale induite par les infrastructures.
Après avoir inventorié les potentialités de cette trame verte spontanée en terme de préservation de la biodiversité, de constitution d’espaces publics informels de proximité et de production de biomasse, la recherche s’est portée, par une série de chantiers expérimentaux sur l’invention de nouveaux modes de gestion adaptés à ces espaces complexes afin d’accroitre leurs qualités écologiques, paysagères et urbaines. Aujourd’hui, une dizaine de sites pilotes sont suivis, et 5 font l’objet de chantiers réguliers.
Le réseau fluvial de l’eurométropole, colonne vertébrale du Parc Bleu, est l’une des composantes infrastructurelles de cette trame verte spontanée, au même titre que le réseau autoroutier et ferroviaire. Bien qu’incontestablement plus attractif, le réseau fluvial n’a pas plus de valeur dans la logique du collectif que les autres linéaires d’infrastructures. Le collectif considère donc la voie d’eau à partir de son insertion dans un réseau d’infrastructures qui le croise, le tangente et parfois l’emprunte sur de longs segments.
Penser le parc bleu à l’intérieur de ce réseau peut être donc une manière simple et efficace d’étendre son périmètre, malgré tout assez réduit, à l’échelle de l’ensemble de l’eurométropole. Par ailleurs, le collectif a identifié 419 « plaines urbaines » réparties le long de cette trame verte spontanée, et qui correspondent aux étendues intercalées entre infrastructures et ville. Ces plaines sont autant de germes de futurs parcs urbains eurométropolitains. Le réseau de ces plaines peut constituer lui aussi des points d’appuis utiles pour étendre le parc bleu et l’articuler plus efficacement aux ensembles urbains riverains.
On se questionnera également sur les moyens mis en œuvre par le collectif Likoto pour passer du projet à l’action. Un projet d’atlas, en cours de réalisation, vise à guider et à stimuler la pratique de la marche à pied le long des infrastructures afin d’inciter les usagers à défendre ces espaces parfois menacés, et à y créer, par le simple effet de leur passage, un réseau de pistes susceptible d’en accroitre l’accessibilité et la gestion raisonnée. D’autre part, la création d’un réseau de sites-laboratoires veut former la vitrine et l’espace de démonstration de la forêt linéaire en gestation le long des infrastructures. On évoquera enfin les difficultés auxquelles cette démarche se heurte encore aujourd’hui (pérennisation de l’action et portage par une maitrise d’ouvrage adaptée).
The Language of Water – Chiara Cavalieri
Selon le World Resource Institute, le stress hydrique en Belgique va devenir extrêmement élevé d’ici 2040. De plus, en Flandre, un emploi sur six est lié à la thématique de l’eau. L’examen de ces chiffres dans le contexte des dernières prévisions en matière de changement climatique fait clairement apparaître qu’il est non seulement fondamental, mais également urgent de cartographier la complexité de l’eau.
Les présents travaux tentent d’analyser, de conceptualiser et finalement de redéfinir la complexité de l’eau comme l’imbrication de différents éléments dont la définition, l’interdépendance et la manifestation dans le paysage urbain ne sont ni évidentes, ni simples.
L’eau définit la forme des villes et des régions, et ce de différentes manières, à différentes échelles et dans différentes dimensions ; via des cycles aussi bien naturels qu’artificiels, l’eau s’écoule à travers un réseau imbriqué. Polluée ou pure, chaude ou froide, visible ou invisible, l’eau se fraie continuellement un chemin à travers un environnement complexe : de la rue à l’égout, en surface ou sous terre, à travers des conduites et d’innombrables aménagements. Avec Le langage de l’eau, nous voulons explorer cette infrastructure comme on explore un langage, le paysage étant envisagé comme un texte complexe à déchiffrer. À cet effet, nous devons identifier les règles qui en définissent les termes, les phrases et finalement la syntaxe.
Le vivant comme inspiration pour accompagner la trajectoire du Parc Bleu
Pour l’équipe Ceebios-TyL - Anne Gaillard
Cette étude prospective, commandée par le GECT de l’Eurométropole Lille-Kortrijk-Tournai, s’inscrit dans une dynamique régionale en lien avec le projet BLOOM et le programme REV3 de la région Hauts-de-France. Ce dernier, soutenu par l’ADEME et cofinancé par le Fond Régional d’Amplification de la Troisième Révolution Industrielle (FRATRI), vise à déployer le biomimétisme et la bioinspiration à l’échelle régionale.
Réalisée entre décembre 2022 et juin 2023, en partenariat avec le Groupe Action Parc Bleu et coordonnée par Ceebios, co-pilote du Territory Lab, cette étude explore une approche bioinspirée pour accompagner la trajectoire du Parc Bleu.
Bioinspiration territoriale et Territory Lab
La bioinspiration territoriale, fil conducteur de l’étude, est une philosophie et une méthodologie qui vise à régénérer les territoires et à repenser nos modèles organisationnels, en s’appuyant sur les principes et stratégies observés dans le vivant. Liant cultures humaines et écosystèmes locaux, elle encourage un ménagement territorial, notamment fondé sur la coopération et l’auto-organisation, permettant aux territoires de s'adapter aux défis écologiques et sociaux.
Le Territory Lab (TyL) est un projet de recherche-action-transmission interdisciplinaire qui explore les moyens d'appliquer la bioinspiration aux territoires, en coconstruisant des outils, des méthodes et des pratiques régénératives, inspirées du vivant.
Nourrie par les concepts du TyL, cette étude propose une approche expérimentale appliquée au territoire transfrontalier de l’Eurométropole, structuré par l’eau. Elle teste comment une approche bioinspirée peut soutenir et enrichir les dynamiques de développement, tout en valorisant les spécificités écologiques et culturelles locales.
Approche et méthodologie
Cette étude repose sur plusieurs outils spécifiques :
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La rosace des principes inspirés du vivant : Cet outil théorique, élaboré en partenariat avec des chercheurs en biomimétisme, du Museum National d’Histoire Naturelle, a guidé les réflexions stratégiques. Organisée en cinq catégories (ressources, résilience, régénération, gouvernance et développement, coopération), la rosace évalue les dynamiques territoriales à travers le prisme du vivant. Par exemple, "utiliser des ressources locales" et "réduire la pression sur les ressources" sont des axes inspirés du vivant, applicables à la gestion des bassins versants du territoire.
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Cartographies bioinspirées : Cette approche cartographique met en récit les interactions entre infrastructures humaines et écosystèmes naturels, révélant continuités écologiques et points de rupture. Ces cartes dépassent une simple représentation spatiale en éclairant la manière dont le territoire fonctionne comme un système vivant. Elles montrent les corridors naturels des bassins versants, actuellement fragmentés, qui nécessitent une restauration pour renforcer les écosystèmes aquatiques.
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Entretiens avec les acteurs locaux : Une série d’entretiens a été réalisée avec des acteurs clés du territoire, avec des questions inspirées des principes de la rosace. Ces entretiens ont souligné l’importance de l’eau comme matrice écologique et culturelle et ont mis en avant la nécessité d’accompagner les acteurs locaux vers une transition régénérative, centrée sur la coopération et la co-construction.
L’approche bioinspirée adoptée dans cette étude repose sur une éthique forte, plaçant la cohabitation entre humains et non-humains au cœur de la réflexion. Elle propose de redéfinir les interactions territoriales sous l’angle de la régénération et du ménagement des écosystèmes, visant non seulement à "développer" un territoire, mais aussi à en prendre soin et à restaurer ses capacités d’auto-régénération. Cette démarche s’inspire également des cultures ancestrales comme celle des Koghis, qui considèrent certains lieux comme des ezuamas (points d’acupuncture à soigner). Ces espaces stratégiques du Parc Bleu, identifiés lors d’un atelier participatif, sont des points où l’intervention humaine doit s’ajuster aux besoins des écosystèmes, notamment pour la gestion des cours d’eau et la reforestation.
Enseignements de l’étude
Les résultats mettent en lumière des enseignements pratiques, tels que :
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Restaurer le chevelu hydrographique : Ce projet vise à restaurer les bassins de la Lys, de l’Escaut et de la Deûle, dans une perspective écosystémique qui dépasse les frontières administratives.
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Émergence de biorégions : Le concept de biorégion propose de structurer le territoire en fonction de ses réalités biogéographiques plutôt que ses frontières administratives, intégrant la notion d’"écotone territorial". Ce cadre permet de mieux considérer les bassins versants et les écosystèmes locaux dans la gouvernance du Parc Bleu.
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Implication des acteurs locaux : Les entretiens et l’atelier révèlent un fort besoin d’accompagnement des acteurs locaux vers une transition territoriale respectueuse des écosystèmes. Le processus de sensibilisation enrichit la réflexion collective, le récit prospectif et les imaginaires du Parc Bleu, et souligne l’importance de la co-construction des solutions.
Vers un nouveau cadre territorial
Cette étude propose un cadre méthodologique et conceptuel innovant pour guider la régénération territoriale. Les principes inspirés du vivant montrent un potentiel pour accompagner les transformations physiques et culturelles de ce territoire. Les prochaines étapes pourraient inclure la poursuite de cette démarche autour d’un des bassins versants du Parc Bleu, et de lieux stratégiques identifiés lors de l’atelier, en lien avec les initiatives du Groupe Actions Parc Bleu, et en impliquant plus largement les acteurs locaux. L’approche écosystémique et la gestion des communs se révèlent des leviers essentiels pour la trajectoire du Parc Bleu.
Etude réalisée par Anne Gaillard et Olivier Massicot, membres de la recherche-action-transmission Territory Lab (TyL), avec la contribution de Tarik Checkchak – également membre du TyL – pour ses connaissances scientifiques en bioinspiration, ainsi que de Thomas Maguin, pour son expertise en géomatique et la coréalisation des recherches cartographiques.
L’Espace Bleu au Parc Bleu, le pouvoir de l’imagination.
Maarten Gheysen, KU Leuven
L’Eurométropole et son prédécesseur (GPCI/COPIT) ont toujours entretenu une relation intense avec le monde académique. Les Cahiers (années 90), Métropole,... en sont des exemples. Le Blue Park s’inscrit également dans cette tradition.
Le Gaverbeek est un exemple de ce dialogue au sein du Parc Bleu. Cet affluent de la Lys fait l’objet de recherches académiques depuis 2009 et illustre en 4 épisodes les différents types de dialogues entre l’Eurométropole et le monde académique.
Épisode 1 : 2009-2013, De Gaverbeek comme recherche doctorale
Dans sa thèse, Isabelle Putseys, sous la direction de Bruno De Meulder et Patrick Willems, a étudié comment le Gaverbeek est à la fois une tâche hydrologiquainsi qu’une tâche d’urbanisme. En mettant l’accent sur la renaturalisation comme réponse aux défis climatiques, le lien est fait entre hydrologie et design.
Épisode 2 : 2016-2017, École d’été, De la ligne à l’épaisseur
L’idée du Blue Park (alors appelé l’Espace Bleu) passera une nouvelle étape avec la mise en place de trois écoles d’été. Au sein de chaque région, on s’est concentré sur un cours d’eau important : pour la Flandre, c’est le Gaverbeek qui a été choisi.
Dans ces écoles d’été, le potentiel de l’espace bleu devient clair à travers explorations et spéculations. L’eau est plus qu’une ligne, le cours de la rivière ou du ruisseau, mais agit comme une épaisseur et touche donc littéralement chaque m² de l’Eurométropole. Pour ce faire, il est nécessaire de travailler simultanément sur plusieurs échelles, du territoire à la découpe. De plus, les Écoles d’été montrent très clairement comment développé l’imaginaire autour de la figure fédératrice de l’eau.
Épisode 3 : 2017-2018, Gaverbeek en mission de conception
En collaboration avec Leiedal, VMM, la ville de Waregem et la ville de Harelbeke, un processus a été mis en place pour façonner davantage le Gaverbeek par le biais de recherches de conception. En plus de 5 stratégies générales pour un cours d’eau résistant au climat, nous avons zoomé sur 6- des nombreux lieux clés du Gaverbeek. La conception a été pilotée par une série d’ateliers et a abouti à divers plans de conception dans lesquels l’espace est fait pour l’eau.
Épisode 4 : 2018-2023, La construction du Gaverbeek
Le dernier épisode se concentre sur la réalisation des différents projets pour le Gaverbeek. Avec la mise en place de l’hippodrome de Waregem, le ruisseau est à nouveau visible et un nouvel accès de haute qualité est créé. Le flux se verra littéralement offrir plus d’espace en combinaison avec une nouvelle destination publique.
Conclusion:
Un certain nombre d’enseignements peuvent être tirés de ces 4 épisodes :
- Le dialogue académique avec l’Eurométropole s’appuie en grande partie sur les disciplines de l’architecture et de l’urbanisme. Les relations avec d’autres disciplines, notamment en ce qui concerne le Parc Bleu, restent limitées. Crosspoint, en tant que projet multidisciplinaire, offre des possibilités d’impliquer également d’autres disciplines.
- Le long délai d’exécution combiné à la politique, à l’implication des citoyens, aux investissements importants et à l’interaction des différents acteurs nécessite une coordination. Sous le nom de Parc Bleu, l’Eurométropole revendique ce rôle, mais elle est limitée par sa mission purement mobilisatrice.
- Le parcours du Parc Bleu et du Gaverbeek en particulier montre très fortement le pouvoir de l’imagination, propre à la discipline de l’urbanisme. Cette méthode spatiale montre les transitions possibles et donne un aperçu de celles-ci. Il est donc impératif d’explorer l’avenir de la solidarité territorialisée dans les transitions socio-écologiques que représente le Blue Park.
Le grand récit de l’eau (CAUE du NORD)
Au fil de l’eau, à la recherche des marqueurs du passé, le CAUE du NORD propose d’ouvrir la reconstitution du récit du territoire de l’Eurométropole afin d’en restituer la trajectoire et d’identifier les champs d’action de nouvelles valeurs. Il s’agit dans une lecture de type écosystémique, de faciliter les projets et d’évaluer les actions du territoire rendues nécessaires pour répondre aux enjeux du changement climatique.
L’ambition est de cultiver une culture commune, qui contribue à favoriser les échanges entre public citoyen, usagers et acteurs de l’eau.
Pour cela le CAUE du Nord propose de partager sa démarche, ses méthodes, et ses outils afin :
- d’ouvrir le champ d’observation, des composantes géomorphologiques du territoire en lien à l’eau.
- de permettre le partage de connaissance pour appréhender l’écosystème développé à chaque époque par l’homme et ayant conduit aux choix d’exploitation de la ressource hydraulique, clé de lecture du territoire transfrontalier,
- de dessiner la trajectoire du territoire et mettre en exergue ses potentialités voire ouvrir des perspectives d’adaptation aux changements climatiques
C’est dans une démarche d’apport collectif et de sensibilisation, qu’il est proposé de co-construire les modalités de développement d’une culture transfrontalière innovante intéressant la population et l’ensemble des décideurs et techniciens agissant sur l’avenir des environnements.
Changement des stratégies en matière d’eau : de trames bleues et vertes à des sociétés adoptant une gestion intelligente de l’eau
En 2013, lorsque j’assumais le rôle de Program Director des trames bleues et vertes chez Leiedal, notre ambition était de catalyser le changement en intégrant la gestion de l’eau et la conception spatiale au moyen de la reconstruction des voies bleues et vertes (projet « Groene Sporen »). La directive-cadre sur l’eau a été mise en œuvre, les premiers plans de gestion de bassins versants ont été publiés en Flandre, les premiers objectifs partagés en matière d’eau ont incité à une coopération transfrontalière. À peine un an et demi plus tard, l’Accord sur le Climat a été signé à la Conférence des Parties à Paris, reflétant l’ambition de l’époque. Depuis, la pratique de la planification urbaine se transforme, devenant un domaine plus différencié d’un point de vue territorial. Pour l’Eurométropole, le Parc Bleu a constitué un premier jalon. Cela a été crucial pour façonner et mettre en place une approche de planification urbaine transfrontalière différente et plus résiliente d’un point de vue climatique, fondée sur l’état de l’eau et du sol. À partir de ce moment, chez Leiedal, chaque initiative de planification a été analysée afin de déterminer comment la concilier avec les systèmes hydrologiques naturels, soulignant l’importance de l’eau et des aspects écologiques.
Au sein du programme des trames bleues et vertes chez Leiedal, nous avons réalisé la planification globale, établi des procédures (de planification), participé à des projets stratégiques, et introduit des demandes de subsides pour intégrer l’eau dans les aménagements urbains. Nos objectifs étaient non seulement de réduire les inondations en inversant l’effet de drainage des infrastructures hydrauliques, mais également de favoriser une région complètement résiliente au climat, avec des espaces urbains attractifs et des environnements de vie sains. Cela a facilité la restauration écologique et réorienté les activités industrielles vers les rivières et canaux. Ces ambitions ont été partagées dans l’ensemble du Parc Bleu et ont été cruciales pour collaborer indépendamment de la configuration organisationnelle d’acteurs dans les différentes régions (en France, en Wallonie et en Flandre).
D’une part, grâce à des objectifs communs en matière d’eau (bon état écologique DCE d’ici 2021 et 2027) et à des domaines de l’eau et de l’environnement qui tendent à fusionner (planification urbaine, programmes bleus et verts, services écosystémiques, systèmes de drainage durables (SuDS), solutions basées sur la nature, Parcs nationaux…), une coopération transfrontalière dans le Parc Bleu semblait logique, et ce malgré des systèmes de planification régionaux transversaux. La conception et la planification spatiale ont été employées pour comprendre et reconstruire les systèmes hydrologiques. Mais d’autres intégrations trans-sectorielles ont été moins directes (par ex. drainage et sources de pollution dispersées ayant leur origine dans l’agriculture ou le pompage illicite d’eaux souterraines).
D’autre part, après les inondations de 2021 à Verviers, il a été demandé aux groupes de travail de haut niveau de réaliser une analyse des risques de la politique de l’eau et des structures de gestion en place. Une nouvelle évaluation du risque climatique devait être effectuée d’urgence et être intégrée à tous les niveaux dans toutes les politiques. En Flandre, un des dix points d’action du groupe de travail flamand « Weerbaar Waterland » était de mettre en place des programmes d’action adaptatifs pour pouvoir faire face aux incertitudes et surveiller continuellement l’évolution des risques climatiques et y associer d’autres risques environnementaux (par ex. chaleur, sécheresse, incendie, risques liés au vent ou risques de pollution). En février 2024, l’UE a publié son premier rapport d’évaluation sur les risques climatiques, obligeant tous les États membres à effectuer fréquemment des évaluations des risques ; en Belgique, une nouvelle unité fédérale, CERAC, a été créée.
Comprendre et reconstruire les systèmes hydrologiques
Comprendre les systèmes hydrologiques présuppose une transition vers une réflexion systémique. Cela est essentiel pour créer « plus d’espace pour les rivières et ruisseaux » et reconnaître l’impact de l’aménagement spatial sur le système hydrologique. Par ex. dans le Parc Bleu, Vigano et al. démontrent le besoin de stratégies spatiales diversifiées dans les corridors, les capillaires et les réservoirs d’eaux souterraines. Voici ce que nous enseigne la pratique lorsque nous reconstruisons les systèmes hydrologiques :
Premièrement, une des difficultés est posée par des interprétations erronées du système hydrologique, qui peuvent mener à l’ancrage (par ex. dans la planification globale, la vision régionale et les plans de politique spatiale) de structures paysagères drainantes. Une interprétation correcte est cruciale lors de la rédaction de documents d’aménagement spatial à long terme afin d’éviter des effets négatifs sur les éléments de gestion de l’eau.
Deuxièmement, au cours des dix dernières années, la planification spatiale s’est concentrée sur la pluie et les eaux de surface ; il y a eu une hausse des projets de déminéralisation, d’infiltration et de restauration des zones humides, mais cela s’est fait au détriment des projets axés sur les eaux usées, les eaux souterraines et les systèmes d’eau potable. Les projets liés aux eaux de surface1 ont été impulsés par un ensemble de nouvelles directives et mesures (directives régionales et provinciales sur l’eau, paragraphe remanié sur l’eau dans le permis de bâtir ainsi que l’exigence pour toute les municipalités d’avoir un plan en matière d’eaux de pluie (et de sécheresse)). Financés par les budgets du plan de relance Next Generation EU, ces efforts ont favorisé des systèmes durables de drainage urbain et des conceptions sensibles à l’eau, intégrant les infrastructures vertes dans la planification urbaine. Aujourd’hui, beaucoup plus d’acteurs sont entrés en scène et une approche systémique s’impose. Souvent sous la contrainte des hausses de prix ou des réglementations environnementales (par ex. la PAS pour l’azote ou le cadre pour les PFAS, ainsi que la directive révisée relative au traitement des eaux urbaines résiduaires ou la loi sur la surveillance des sols), les agences semi-publiques, les agriculteurs et les industries grandes consommatrices d’eau2 demandent des stratégies intelligentes en matière d’eau (inondation, sécheresse et risques environnementaux).
L’enjeu susmentionné demande un changement dans le périmètre du projet ; comment les analystes environnementaux, concepteurs spatiaux et ingénieurs hydrauliques peuvent-ils apporter une réponse intégrée pour avoir un impact positif accéléré sur le système hydrologique ? Quels types de nouvelles variables déterminent le développement spatial dans la pratique ?
Intégrer le risque climatique et les risques environnementaux
Parallèlement aux risques environnementaux, les risques climatiques devront être intégrés pour devenir une partie performante de la planification urbaine. Dans la pratique, nous constatons que seuls quelques acteurs ont commencé à intégrer la gestion du risque climatique dans leurs plans stratégiques.
Les dangers climatiques menacent la sécurité, les infrastructures (bâtiments, énergie, mobilité…), les écosystèmes, la santé, les ressources en eau et la stabilité financière. Les évaluations du risque climatique analysent les différentes vulnérabilités et probabilités. Dès lors, la gestion de l’eau est cruciale pour l’adaptation au changement climatique et la gestion du risque climatique. Bon nombre de villes se sont adaptées aux scénarios climatiques après les inondations de 2021 en Allemagne, en Belgique et aux Pays-Bas. Cet été également, les infrastructures de gestion des eaux pluviales dans toute l’Europe ont atteint leur capacité maximale (par ex. en Flandre occidentale) ou se sont montrées défaillantes, avec des conséquences dramatiques. Le plan de prévention des inondations Sigma en Belgique a combiné jusqu’ici une élévation des digues et l’aménagement de polders inondables avec un stockage d’eau en amont. Récemment, le groupe de travail Weerbaar Waterland a recommandé de fixer des objectifs clairs concernant le stockage d’eau en amont afin de réduire les risques d’inondation en aval.
Des approches différentes du risque au Danemark et aux Pays-Bas offrent des exemples inspirants qui montrent comment réduire le risque climatique. Copenhague, qui dispose de grands tampons verts avec ses parcs du centre-ville, installe également un énorme système de drainage des eaux pluviales. De grands tubes en béton viendront compléter les tampons verts et le système de drainage d’eaux pluviales existant. Les Pays-Bas, dans leur vision pour 2100, prévoient la restitution à la mer de grandes portions des polders. Aujourd’hui déjà, les promoteurs de projets en dehors des digues aux Pays-Bas considèrent le risque d’inondation comme faisant partie de leur business plan. On vit avec l’eau plutôt que contre elle.
L’approche de la planification axée sur le risque et l’approche systémique nécessiteront toutes deux davantage de données. De quoi a-t-on besoin pour construire les ensembles de données et réseaux de surveillance pertinents pour évaluer et lutter contre les vulnérabilités de sa ville ?
Conclusion
Au vu de l’évolution de ces enjeux, le Parc Bleu illustre le potentiel des infrastructures bleues et vertes pour favoriser des environnements urbains durables. À travers des initiatives menées en coopération et des cadres politiques innovants, il a non seulement répondu aux problèmes immédiats de gestion de l’eau, mais également posé les fondations pour des villes résilientes et vivables, en harmonie avec les écosystèmes naturels. L’enjeu pour demain consiste à pleinement intégrer les objectifs en matière d’eau dans tous les secteurs et le contrôle du risque climatique par-delà les frontières.